Le cycle constitue une succession de phénomènes qui présentent un caractère de périodicité dans le temps, voire dans l'espace, destinés à la répétition. Le concept est riche pour analyser les productions culturelles, en particulier lorsqu’elles s’inscrivent dans un régime moderne, puisqu'elles s’articulent autour de dynamiques de variation et de retours qui en sculptent la forme.
Le cycle fonctionne donc comme économie formelle, plus encore que comme thématique fictionnelle, au sein d’œuvres littéraires mais aussi artistiques, cinématographiques, sérielles, vidéoludiques… C’est à cette notion, en conséquence, qu’est consacrée la onzième livraison de la revue À l’Épreuve. Le concept de cycle induit l’idée d’une organisation temporelle structurante qui peut permettre de (re)penser l’esthétique, la forme et le mode de production de différents types d’œuvres. À la fois polysémique et interdisciplinaire, il apparaît à même d’interroger et de déconstruire les fondations de notre rapport à l’art et aux objets culturels.
La définition du cycle couvre plusieurs notions : la première entend le cycle comme un concept qui régule notre manière de voir et de faire l’expérience du monde, sorte de système temporel normatif. Il nous semble en ce sens pertinent de le rapprocher du concept de chrononormativité, c’est-à-dire « un mode d'implantation, une technique par laquelle les pouvoirs institutionnels en viennent à ressembler à des faits somatiques. Les horaires, les calendriers, les fuseaux horaires et même les montres inculquent ce que le sociologue Evitar Zerubavcl appelle des "rythmes cachés" ; des formes d'expérience temporelle qui semblent naturelles à celles-eux qu'elles privilégient1». Ce concept tiré des queer studies appelle à penser la question de l’inscription des œuvres et de la notion d’art dans un contexte et un schéma capitaliste et productiviste, où la régulation du temps selon des normes et des règles industrielles contrevient parfois à la liberté créatrice.
Mais le cycle évoque aussi la répétition en série. Que l’on pense à Disney et à ses remakes en live action ou aux franchises comme Harry Potter (récemment adapté en jeu vidéo, bientôt adapté en série), Hunger Games (dont le prequel vient d’être adapté au cinéma), ou Mario (adapté au cinéma et sortant de nouveaux jeux presque tous les ans depuis le début des années 80), l’engouement de l’industrie (cinématographique, littéraire, sérielle et vidéoludique) et des publics autour de l’idée de répétition est indéniable. Si cet engouement s’explique en premier lieu par l’envie de répéter un succès commercial, il convient de se questionner sur les implications esthétiques de cette répétition cyclique. Le cycle s’oppose en effet, a priori, à l’idée de répétition, puisqu’il se différencie de la série justement par son caractère évolutif2. Cette tension entre cycle et répétition est cependant palpable, notamment si l’on se place du point de vue de la réception. On pense par exemple à l’« effet de simple exposition3», ce plaisir et ce confort qui nait d’une exposition répétée à la même série, au même livre, à la même musique ou au même film.
Or, si on questionne le renouvellement lié au cycle, on doit aussi en interroger la fin. La forme cyclique est une forme qui se développe au long cours, sur plusieurs volumes, plusieurs films, plusieurs saisons. Finir un cycle s’apparente ainsi moins à clore un chapitre qu’à borner un monde, et la question du rapport qu’entretiennent les cycles (littéraires, cinématographiques…) à la notion de fin nous semble donc essentielle. La particularité du cycle est qu’il se constitue comme un organisme que l’on observe évoluer vers sa fin et qui nous ramène à notre propre expérience d’être vivant, et surtout mortel. Si le cycle nous propose « une expérience apaisée et apaisante du temps4 », c’est peut-être parce qu’il mime le cycle de la vie et nous permet de faire sens de notre existence et de notre mort.
Le sommaire qui suit tente de mettre en jeu ces différentes notions mobilisées par le concept de cycle. Une première partie sera ainsi consacrée au cycle comme facteur d’expansion de l’univers artistique d’une œuvre ou d’un.e auteur.ice, questionnant les enjeux de continuité et de fin au sein de ces imaginaires. Le second temps du numéro s’attachera quant à lui à la perspective du cycle entendu comme répétition, comme boucle dont la problématique s’axe autour de son interruption ou de l’irruption de l’événement en son sein.
Sommaire
Expansion et continuité
Le numéro s’ouvre par une réflexion de Marianne Lafforgue (doctorante à l’université Paul Valéry-Montpellier III en littérature) sur le principe d’expansion qui domine l’œuvre romanesque de Dumas et la personnalité de son écrivain. Cette œuvre se caractérise principalement par les quatre grands cycles dont certains ont fait la renommée de Dumas. Or l’expansion est au cœur du genre romanesque, et plus encore, au cœur du cycle en tant qu’univers qui s’enrichit sans cesse de volumes, de détails, et accroît l’encyclopédie de l’univers où évoluent les personnages. Mais l’expansion est aussi au cœur de la personnalité de Dumas et de l’émergence de la civilisation médiatique : la (dé)multiplication des journaux et de leurs abonnés en témoigne. Cette notion permet par conséquent de mieux cerner les enjeux qui fondent la production romanesque de Dumas ancrée dans son contexte.
La contribution de Pauline Jankowski (doctorante à l’université Paul Valéry-Montpellier III en littérature) problématise plus avant la dynamique d’extension de l’œuvre par le cycle, par sa connaissance du vaste projet autobiographique du Dernier texte de Santiago H. Amigorena, qui frappe le lecteur par la démesure d’un projet qui le dépasse tant sur le plan narratif que formel. Ambitionnant de s’écrire à l’échelle d’une vie entière, l’auteur opte pour une publication sérielle, démultipliant ainsi son monde en divers territoires de fiction. À la fois désireux d’unité, mais intrinsèquement fragmentaire, le Dernier texte ne cesse de s’accroître au fil de la parution de nouveaux tomes et appendices et assume pleinement son désir de faire monde. Toutefois, malgré son ambition totalisante, le projet est hanté par la métaphore babélique, et semble, selon les dires du narrateur, ressasser son propre échec. L’autrice interroge ici la possibilité et les limites de la fin, des fins au regard de la poétique des cycles romanesques.
Érasme Rouxel (élève de quatrième année à l’École Normale Supérieure de Lyon) se propose d’analyser le cinéma ethnographique de Ben Russel, cinéaste américain, et en particulier le « cycle du Suriname », au travers de l’étude croisée de deux longs-métrages, Let Each One Go Where He May (2009) et Good Luck (2017), tournés tous les deux sur un même terrain d’observation, la vie des communautés Marrons du Suriname. Le cycle fonctionnerait ici comme opérateur de continuité entre ces films, peut-être davantage temporel que spatial, apparaissant alors comme l’occasion d’une réflexion sur la temporalité des images et sur la promesse utopique charriée par le cinéma. À l’instar de l’article de Pauline Jankowski, une sortie dialectique du cycle est envisagée, ici par les moyens combinés du cinéma expérimental et de l’observation à caractère ethnographique.
Répétition et circularité
La deuxième partie de ce numéro s’engage par l’article de Simon Pesenti (doctorant en études cinématographiques à l’Université Grenoble Alpes), qui axe sa réflexion autour de la circularité du cycle temporel dans la série Lost, en s’appuyant en particulier sur le parcours du personnage de Richard Alpert. Il pose la nécessité d’une extraction hors de ce cycle, afin qu’advienne une nouvelle temporalité. Son travail démontre comment la logique du personnage nous renseigne sur le mouvement de la sérialité, particulièrement autour de cette tension entre la différence et la répétition.
La réflexion de Pierre Jeffroy (docteur agrégé en études cinématographiques, Université Toulouse II-Jean Jaurès) sur le cinéma de Quentin Dupieux approfondit celle engagée dans le précédent article. Il souligne combien l’œuvre du réalisateur délaisse la linéarité au profit de diverses formes circulaires, fortement métaleptiques, dont celle, extrêmement virtuose, du ruban de Möbius. L’omniprésence de ces figures cycliques, loin de participer à la prétendue excentricité du cinéaste, relève au contraire, selon lui, d’une forme singulière de concentricité, ramenant les spectateurs et les personnages du côté d’un centre absent, impossible, que la philosophie de Lacan nous inviterait à percevoir comme le Réel lui-même.
Il nous a paru pertinent de conclure avec l’article de Blandine Lefèvre (docteure en littérature française, Université Paris III-Sorbonne Nouvelle) qui s’intéresse à l’enjeu de l’événement au sein de la répétition, par le biais de la presse périodique. De fait, tout au long du XIXe siècle, la presse rythme le quotidien de ses lecteurs par un rapport de plus en plus serré à l’événement et à l’actualité, offrant une nouvelle représentation du temps qui passe et mettant en tension écriture cyclique, nécessaire à un compte rendu journalier, et écriture plus linéaire. Mais elle interroge en particulier la presse mondaine, qui se distingue par le maintien d’une appréhension du temps presque essentiellement cyclique, sous la forme de saisons reflétant les modes de vie de la classe de son lectorat. Son article étudie la manière dont le cycle peut être mis à mal lorsque l’événement fait irruption, désorganisant le discours, voire la maquette du périodique.
Actes de la journée doctorale WIP
Comme chaque année, on trouvera en fin de numéro trois articles issus de communications proposées lors de la journée doctorale du Rirra21, intitulée Work in progress, qui s’est tenue à Montpellier le 3 avril 2024. Cet événement est chaque année l’occasion privilégiée pour les doctorants d’échanger à propos de leurs recherches devant un public composé de leurs pairs et des chercheurs du laboratoire.
Cette annexe s’ouvre par le travail de Noémie Alékanian (doctorante en études cinématographiques, Université Montpellier III-Paul Valéry), qui propose une analyse des personnages de réalisatrices dans la fiction audiovisuelle au prisme du genre. Elle s’appuie en cela sur une filmographie post #MeToo, qui avait provoqué un séisme au sein de la filière audiovisuelle en 2017 et dont le cinéma tout comme la télévision et les plateformes ont saisi les problématiques, à travers une mise en scène accrue des coulisses de leur fabrication : Hollywood (Netflix, 2020), The Morning Show (Apple TV, 2019), Babylon (Damien Chazelle, 2022), She Said (Maria Schrader, 2022), The Fabelmans (Steven Spielberg, 2022), etc. L’autrice interroge en particulier un possible backlash des représentations à l’ère post-#MeToo, alors que les films peinent à s’extraire des stéréotypes de genre associés à la profession.
La contribution d’Elena Tsouri (doctorante en études cinématographiques, Université Montpellier III-Paul Valéry) s’articule autour de la question de la conservation des films numériques, dans le cadre de la généralisation du support numérique dans la filière cinématographique. En interrogeant, par le biais d’une enquête de terrain, la vision des sociétés de production françaises quant à la conservation sur le long terme de leurs films numériques, la démarche consiste à envisager ces films comme des « futurs films de patrimoine » dans l’hypothèse que les enjeux de conservation apparaissent en amont du processus institutionnel de patrimonialisation. Son article met en exergue les enjeux actuels – techniques, socio-économiques et éthiques – que pose la conservation de ce patrimoine.
L’article d’Aliénor Poitevin (doctorante en littérature française, Université Montpellier III-Paul Valéry) clôture cette annexe. Elle propose de discuter la division du champ littéraire à la fin du XIXe siècle, entre avant-garde et grande production, au prime de l’étude des suppléments hebdomadaires de grands quotidiens littéraires : ces périodiques, relevant indubitablement de l’industrie culturelle, voient pourtant leur direction confiée à des acteurs de l’avant-garde, et leur contenu apparaît largement influencé par les innovations esthétiques des cercles poétiques les plus transgressifs de la période. L’article suivant s’efforcera de comprendre les raisons d’une telle politique éditoriale, et d’élucider l’attrait que suscite ce journal grand public pour des artistes qui rejettent par principe ce type de support médiatique.
Remerciements
L’équipe de direction de la revue À l’Épreuve remercie chaleureusement l’ensemble des personnes qui ont contribué à l’élaboration de la onzième édition : auteur.ices et enseignant.es-chercheur.euses spécialistes.
Équipe
Comité de direction :
Jonas Fontaine, doctorant de deuxième année en études cinématographiques.
Aliénor Poitevin, doctorante de deuxième année en littérature française.
Elena Tsouri, doctorante de deuxième année en études cinématographiques.
Comité scientifique
Valérie Arrault, Guillaume Boulangé, Guilherme Carvalho, Vincent Deville, Claire Ducournau, Philippe Goudard, Matthieu Letourneux, Catherine Nesci, Yvan Nommick, Guillaume Pinson, Didier Plassard, David Roche, Corinne Saminadayar-Perrin, Maxime Scheinfeigel, Catherine Soulier, Marie-Ève Thérenty
Références
Notes
1 E. Freeman, Time binds : queer temporalities, queer histories, Durham [NC], Duke University Press, 2010, p. 3
2 A. Besson, D’Asimov à Tolkien : cycles et séries dans la littérature de genre, Paris, CNRS éd, 2004
3 R. B. Zajonc, « Attitudinal effects of mere exposure », Journal of Personality and Social Psychology, vol. 9, no 2, Pt.2, American Psychological Association, 1968, p. 1-27
4 A. Besson, D’Asimov à Tolkien, op. cit., p. 208
Suggestions bibliographiques
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BESSON, Anne. Constellations: des mondes fictionnels dans l’imaginaire contemporain. Paris : CNRS éd, 2015. 560p.
BESSON, Anne. D’Asimov à Tolkien: cycles et séries dans la littérature de genre. Paris : CNRS éd, coll. « CNRS littérature », 2004. 256p.
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CORNILLON, Claire, Sérialité et Transmédialité. Paris : Honoré Champion, coll. Bibliothèque de littérature générale et comparée, 2018. 188p.
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FAVARD, Florent. Écrire une série TV : la promesse d’un dénouement. Tours : Presses universitaires François-Rabelais, coll. « Sérial », 2019. 286p.
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JENKINS, Henry. Convergence culture: where old and new media collide. New York : New York University Press, 2006. 368p.
JENKINS, Henry. Fans, Bloggers, and Gamers : Exploring Participatory Culture. New York : New York University Press, 2006. 279p.
MITTELL, Jason. Complex TV : The Poetics of Contemporary Television Storytelling. New York : New York University Press, 2015. 416p.
PRADEAU Christophe. L’idée de cycle romanesque : Balzac, Proust, Giono. Doctorat en littérature française, Université Paris VIII, septembre 2000. 828p.