En 1839, Charles-Augustin de Sainte-Beuve dénonçait dans un pamphlet prémonitoire, ce qu’il appelait « la littérature industrielle1 ». Cette dernière désignait les romans en série destinés à plaire au plus grand nombre de lecteurs, écrits par des « ouvriers de la littérature », petites mains du journal, et plus globalement, la production d’auteurs ambitionnant de vivre de leur plume. En opposition, il met sur un piédestal les auteurs touchés par le talent, désintéressés par la gloire et la rétribution financière, qui résistent à l’appel du mercantilisme et de la réclame. Cette division implique une hiérarchisation de la légitimité symbolique des œuvres qui s’étendra à l’ensemble de la production culturelle.
Un siècle plus tard, conditionnant l’authenticité des œuvres d’art à leur unicité, Walter Benjamin affirme dans son célèbre essai de 1936, L'Œuvre d'art à l'époque de sa reproductibilité technique, que la reproductibilité technique priverait les œuvres de leur aura. Quelques années plus tard, Theodor W. Adorno et Max Horkheimer introduisent le concept d’« industrie culturelle » (Kulturindustrie) dans leur ouvrage La Dialectique de la raison, publié en 1944, pour désigner une logique capitaliste de production d'œuvres, s’adressant au plus large nombre de consommateurs, imposant des méthodes de reproduction qui, à leur tour, fournissent des biens standardisés pour répondre à une large demande. C’est ainsi que les membres de l’École de Francfort inaugurent les débats sur la marchandisation de la culture à un moment de « prise de conscience de l’emprise à grande échelle de l’industrie sur la photographie, le cinéma, l’architecture, la radio et la presse2 ». Avec l’expansion constante de l’usage de techniques industrielles dans le monde artistique depuis le XIXe siècle, le concept d’industrie culturelle n’a pas cessé, depuis sa création, de faire l’objet de nombreux débats au sein du champ des sciences humaines.
D’après Adorno, la transformation de l’acte culturel en valeur abolirait sa puissance critique, dissolvant ainsi les traces d’une expérience authentique. Jusqu’à récemment, l’industrie culturelle fixait ainsi de manière exemplaire la faillite de la culture et sa chute dans la marchandise. De fait, la stigmatisation de l’industrie culturelle semble trahir une forme de nostalgie d’une expérience culturelle directe et mythifiée, s’exprimant dans le couple d’oppositions « art et industrie ». Des études contemporaines, dans la continuité desquelles s’inscrit ce numéro, s’attachent à réviser cette compréhension à certains égards élitiste de la production artistique. Questionner cette construction du champ culturel revient à remettre en cause la valeur attribuée aux productions comme majores ou minores. Parmi ces approches, la théorie des industries culturelles et informationnelles en tant que composante des sciences de l’information et de la communication propose d’analyser dans un schéma de portée générale, à la fois les caractéristiques communes et les spécificités des différentes industries, appréhendées dans une vision socio-économique selon leur structuration en filières. Alors que les industries culturelles constituent désormais le fondement d’une très large part de la production artistique, ce douzième numéro de la revue À l’Épreuve propose non pas tant de questionner les limites de la vision socio-économique d’industrie culturelle, mais de chercher des méthodes d’analyse qui lui seraient complémentaires, en abordant la question de la reproductibilité technique à partir des disciplines et productions artistiques elles-mêmes.
Le numéro s’ouvre par un entretien de Chloé Delaporte, professeure en études cinématographiques et audiovisuelles à l’Université de Montpellier Paul-Valéry et chercheuse affiliée au RIRRA21, dont le propos permet de situer historiquement l’évolution du concept d’ « industrie culturelle » et de questionner la vision hiérarchisante inhérente au couple « art et industrie » dans une approche pragmatique et critique dans laquelle a l’ambition de se situer ce numéro.
La contribution d’Auriane Gotrand (docteure en histoire de l’art de Sorbonne Université) problématise les rapports entre savoir-faire ancien et révolution industrielle en mettant en évidence une réception contrastée de l’industrialisation du vitrail au XIXᵉ siècle. Si l’industrie peut être envisagée comme un appui face à l’augmentation massive des commandes, elle suscite également de fortes réticences : certains acteurs dénoncent la mécanisation du métier, perçue comme un facteur d’avilissement et de dégradation de la qualité des œuvres.
La réflexion de Camille Mas (doctorante en littérature l’Université de Montpellier Paul-Valéry) sur l’industrie journalistique approfondit celle engagée dans le précédent article en la portant sur le domaine de la littérature. Au XIXᵉ siècle, les progrès techniques, les lois en faveur de la liberté de la presse, l’abaissement du prix des journaux et la démocratisation de l’instruction créent un essor de la demande de lecture et conduisent la presse à adopter une cadence de publication plus rapide et de nouvelles pratiques d’écriture privilégiant la brièveté, l’immédiateté et l’accessibilité. L’autrice s’intéresse, à travers une étude comparative des unes de quatre grands quotidiens entre 1870 et 1940, aux mutations esthétiques qui transforment l’aspect visuel et le contenu des journaux dans un convertissement en une véritable industrie de l’instantané.
Paul Warnery (doctorant en Arts du spectacle à l’Université de Montpellier Paul-Valéry) se propose quant à lui d’analyser un corpus contemporain et vivant à travers une approche située et pragmatique de la création au sein de la filière industrielle du cirque en Guinée. S’appuyant sur une étude de cas, l’auteur questionne l’apprentissage des modes esthétiques et des techniques françaises par les artistes locaux et diasporas guinéennes, en apportant un regard critique décolonial sur cette expérience dite « d’aide au développement » et en mobilisant des outils épistémologiques centrés sur l’expérience vécue (anthropologie réflexive, participation-observante, description ethnographique ou ethnoscénologie).
L’article de Ying-Chun Huang (doctorante en arts plastiques, esthétique et sciences de l’art à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne) sur l’ « art des systèmes de données », s’intéresse enfin aux pratiques artistiques contemporaines qui font des flux de données, des algorithmes et des infrastructures numériques la matière même des œuvres. L’autrice déconstruit l’idée d’une dématérialisation pour mettre en avant une matérialité opératoire, qui se distingue des critiques de l’objet formulées au XXᵉ siècle, notamment via ses processus, ses concepts ou sa reproductibilité mécanique, en instaurant un régime où la forme dépend d’environnements techniques dynamiques. S’appuyant sur les théories des médias, de la philosophie de la technique et de l’écologie de l’information, l’article met ainsi en évidence les opérations invisibles qui structurent l’expérience esthétique, et interroge la tension entre standardisation industrielle et perturbation critique.
Actes de la journée doctorale WIP
Comme chaque année, on trouvera en fin de numéro cinq articles issus de communications proposées lors de la journée doctorale du RIRRA21, intitulée Work in progress, qui s’est tenue à Montpellier le 16 avril 2025. Cet événement est chaque année l’occasion privilégiée pour les doctorant·es d’échanger à propos de leurs recherches devant un public composé de leurs pairs et des chercheur·euses du laboratoire.
Cette annexe s’ouvre par le travail de Pauline Suarez-Perut (doctorante en études du monde anglophone à l’Université de Montpellier Paul-Valéry) sur l’interprétation du procès de Salem de 1692 dans le film Witch Hunt (2021). Mettant en avant l’impact de cet événement dans l’imaginaire états-unien, l’autrice analyse son appropriation métaphorique dans le débat public sur les politiques identitaires aux États-Unis. Dans un contexte sociopolitique marqué par des tensions autour de questions féministes et de luttes antiracistes, l’uchronie que met en scène le film reprend et file la métaphore de la chasse aux sorcières dans une visée critique envers l’autoritarisme et la violence de l’État.
Le travail de Camille Mas (doctorante en littérature française à l’Université de Montpellier Paul-Valéry) adopte un angle d’approche novateur en replaçant la littérature brève au cœur des considérations matérielles et commerciales qui la font fleurir dans la presse de Belle Époque (1870-1940). Son étude, qui s’appuie sur des archives du grand quotidien Le Journal, montre que la pensée du bref ne peut se départir de son contexte de production et de la logique marchande du journal qui le publie, et invite à repenser les critères des genres brefs et à les reconsidérer selon leur format.
La contribution de Thaïs Cros (doctorante en études théâtrales à l’Université de Montpellier Paul-Valéry) problématise les dynamiques et dénominateurs communs des dramaturgies contemporaines du travail. Son objectif est d’esquisser des contours à cette tendance douée d’une grande diversité stylistique, en l'occurrence à travers différentes caractéristiques et motifs d'écriture que l'on retrouve dans une grande partie des pièces traitant des questions de travail et d'aliénation (au sein d'un corpus constitué de pièces écrites en français et publiées en France). L’autrice réfléchit en particulier aux dynamiques d’écriture, entre présence récurrente de personnages clivés et formes et motifs de la violence.
L’article de Jonas Fontaine (doctorant en études cinématographiques et audiovisuelles à l’Université de Montpellier Paul-Valéry) s’articule autour de l’étude des séries annulées (ou in-finies). Partant du constat, avec Tristan Garcia, que ces séries, par leur aspect inachevé, ne sont pas considérées comme des œuvres d’art et sont ainsi comparables à des êtres vivants et mortels, l’article propose une typologie de l’annulation sérielle qui file cette métaphore. Il développe l’hypothèse que la mort pourrait nous permettre, dans le rapport que ce concept entretient avec celui du et des vivant(s), de comprendre le phénomène de l’annulation dans toute sa complexité. Si les séries peuvent mourir, c’est avant tout parce qu’elles sont vivantes, mouvantes, évolutives, et c’est donc la sérialité dans son ensemble qui se trouve interrogée lorsque l’on s’intéresse aux séries in-finies.
Claire Musiol (doctorante en littérature française et recherche-création à l’Université de Montpellier Paul-Valéry) clôture cette annexe avec une réflexion sur la construction des thèses en recherche-création, particulièrement à partir des questions émergeant au démarrage du parcours doctoral. Comment articuler recherche et création ? Comment rendre ces travaux accessibles aux différents publics concernés, au-delà du monde universitaire ? S’appuyant sur des thèses récentes en recherche-création, l’autrice met en avant différentes manières de structurer les méthodes de travail, de documentation et d'archivage tout au long du doctorat, au plus proche de l’articulation entre recherche et création.
Remerciements
Le comité de rédaction de la revue À l’Épreuve remercie chaleureusement l’ensemble des personnes qui ont contribué à l’élaboration de ce numéro : auteur·ices et enseignant·es-chercheur·euses spécialistes.
ÉQUIPE
Comité de rédaction
Jonas Fontaine, doctorant de troisième année en études cinématographiques et audiovisuelles
Aliénor Poitevin, doctorante de troisième année en littérature française
Elena Tsouri, doctorante de troisième année en études cinématographiques et audiovisuelles
Comité scientifique
Valérie Arrault, Guillaume Boulangé, Guilherme Carvalho, Vincent Deville, Claire Ducournau, Philippe Goudard, Matthieu Letourneux, Catherine Nesci, Yvan Nommick, Guillaume Pinson, Didier Plassard, David Roche, Corinne Saminadayar-Perrin, Maxime Scheinfeigel, Catherine Soulier, Marie-Ève Thérenty.
Notes et références
1 Charles-Augustin de Sainte-Beuve, « De la littérature industrielle », Revue des Deux Mondes, 1er septembre 1839, https://books.openedition.org/ugaeditions/7949?lang=fr.
2 Pierre Mœglin, « Une théorie pour penser les industries culturelles et informationnelles ? », Revue française des sciences de l’information et de la communication [En ligne], 2012, http://journals.openedition.org/rfsic/130.